les mots et gestes d'Alanis

Textes et créations d'Alanis, maman, femme et citoyenne militante et créative

dimanche 2 juillet 2006

30tenaire

Est-on vielle à 30 ans 

Prologue

C’est une amie anglaise peintre qui m’a dit cette très jolie phrase :

- C’est à cela que l’on voit que l’on vieillit. C’est quand on propose à ses amis d’aller voir son potager. Après, on regarde ses petits enfants grandir au rythme de nos plantations.

Amusée, j’ai acquiescée visualisant mentalement ma propre mère qui en effet s’était découverte une passion potagère et une main verte depuis sa retraite.

Cette petite phrase m’a cependant remuée plus profondément que je le croyais. Depuis peu, de petits incidents en petites remarques, de subtils changements en légères évolutions, je me prends à me demander : suis-je vieille dans le sens définitif et sans retour que lui attribuent les « jeunes », catégorie de personne à laquelle je pense encore faire partie.

Les trentenaires, de jeunes vieux ou de vieux jeunes ? Je suis jeune,  bien entendu, je travaille dans un milieu à la pointe des nouvelles technologies dont raffolent les ados, je me sers raisonnablement d’un portable (avec parcimonie dues à mes croyances personnelles et au principe de précaution que je cache admirablement derrière prétextes de batterie déchargée ou d’oubli si légitimes de la part d’une cadre surbookée).

Comment pourrais-je donc être distancée dans le temps. Bien sûr, mes enfants verront des appareils toujours plus puissants, plus miniaturisés, optimisés, mais je suis quand même née avec l’ordinateur, la voiture, l’eau et le gaz étaient des inventions déjà dépassés, le franc était à son apogée.

« Tu quoque mi fili »

Mon cœur se glace d’effroi. Le FRANC, ce premier traître à ma jeunesse. L’EURO, ma première ride. L’an 2000 et son bug de la taille d’un vers de sable. Janvier 2002, entrée en vigueur de l’Euro. Ce changement majeur, ce premier grand pas vers une Europe unie adopté si facilement. Oui, pour l’instant tous égaux. Jeunes et moins jeunes, nous voilà tous à revoir nos tables de multiplications et de division en allant faire nos courses.

Mais sournoisement, une génération silencieuse se prépare à nous planter le couteau dans le dos. Combien de temps nous reste-t-il  à nous les trentenaires ? Environ  70 cm.  1m07  + 70 cm = la taille de mon fils vers quinze ou seize ans. Quelques centimètres par an qui nous séparent de ce dialogue inévitable entre moi et mon fils au détour d’un innocent rayon de supermarché :

-         Waouh regarde ce jean maman ! 25 euros seulement, c’est pas cher, tu m’le payes ?

-         Euh

-         Allez

-         (je compte, oui je traduis encore 13 ans après …) 170 francs, c’est quand même pas donné.

-         Hein, 170 quoi ? C’est quoi des francs ?

Trop tard, j’avais pensé tout haut et LA question est tombée.

Au moment où j’écris ces lignes, la menace est plus voilée. La marraine de mon fils, 13 ans qui me dit : tu te rends compte, des baskets à 89 euros ! Et moi d’acquiescer sereinement, elle ne cherche pas à me piéger, elle intègre l’Euro et pense naïvement que tout le monde est à l’unisson. Elle est à cheval entre les mondes, elle est née au temps du franc. De toute façon, pour elle , c’est clair, je suis déjà une vieille.

« Tu quoque mi fili. » La trahison viendra de ma propre descendance. Ce sont eux qui d’une pichenette, de quelques mots me pousseront gentiment de l’autre côté de la barrière et la refermeront sans arrière pensée. Aux oubliettes le franc, dans le vide ordure ce cher 6,55957, seul Pi que j’avais réussi à maîtriser.

SMS , sans merci

Alors d’accord, oui ok pour l’Euro, ok pour l’an 2000 qui fait de notre biographie un « née au siècle dernier ».

Mais pour le reste, quid d’autre sournoiserie qui me cataloguerait irrémédiablement du côté de la vieillesse ? Ils parlent encore fançais à ce que je sache, ces jeunes adultes oreilles vissées à leur mobile !

Téléphone. Portable. Texto. Sms.

De nouveau l’effroi. Non seulement j’ai une ride, mais je viens de prendre un coquard à l’autre œil.

Non contente d’avoir de jeunes enfants (ah si l’on pouvait les avoir vieux, mais c’est une autre histoire), et d’avoir choisi pour marraine de mon aîné cette jeune personne, je persistais dans mon erreur et plaçait à ma droite une autre jeune fille pour parrainer ma cadette. une jeune fille à peine plus âgée.

Au demeurant charmante, dévouée à l’euro et amoureuse des chats.  Mais une redoutable « pousse mémée dans les orties » à l’usage. Très fière de mes capacités d’adaptation aux moyens de communication les plus évolués, je n’hésitai pas à donner à cette jeune fille mon adresse de messagerie instantanée[1].

Mais depuis,  je suis projetée dans les  conversations les plus croche pieds possibles.

Cela donne :

Marraine : bjr / kookoo / helo

Moi : bonjour comment vas-tu ?

Marraine  :  g v bien. E vou ?

Moi : tout va bien. Les enfants font la sieste.

Marraine a dakor. O fèt, pour le billé, il fo rple maman o + vit.

Moi : (l’instantanéité se perd) : euh ok, dès que j’ai fini mon travail en cours.

Marraine : Kel tmps feét il ché vou ? Ici, il fé cho, mé lorage è tombé d 1 seul cou ?

-

-

Moi : pareil chez nous, pleins d’orages à cause de ce temps trop chaud. Au fait est-ce que vous êtes allés chercher vos chèvres naines ?

Marraine : ui, et aprè il i ora lé pouls

-

-

-

Moi : une vraie ferme pédagogique chez vous maintenant.

Marraine : ui, c kool , lol.

-

-

-

-

Moi : bon, les enfants sont réveillés, je te laisse.

Marraine : dakor, @ gaétan e pauline

-

-

-

-

-

-

Moi : bises aussi.

L’écran se referme. Je regarde mon clavier et imagine celui de la marraine. A coup sur, une version plus minimaliste : ils ont du inventer un nouveau modèle, le 1 touch é pi c tout. Encore un coup de la mondialisation qui a réduit les coûts de production. Réduisant les claviers informatiques à la taille d’un clavier de téléphone mobile.

Cet outil ordinaire s’était transformé en une machine diabolique qui dispensait des forfaits ortho sans grammaire, me laissant  aussi épuisée qu’un enfant de 6 ans qui épèle pour la première fois BABA. Non, j’avais pris 40 ans et j’avais oublié de chausser mes lunettes.

[1]  MSN pour les plus jeunes des lecteurs.

La fascination des objets abandonnés sur le trottoir

-       Chéri, stoooop ! Arrêtes-toi là ! LA !

-         Hein quoi, pourquoi ?

-          Là, devant la maison, tu ne vois pas l’étagère ?

-         le truc sans pied et tout pourri ?

-         Euh, non, l’étagère en bois qui fera impec après rénovation dans notre salon.

-         Hein ? ah non, pas de ça chez nous !

-         Allez arrête-toi, s’il te plait.

Quelques soupirs et crissements de pneus plus tard, l’étagère tant convoitée a été casée difficilement à l’arrière de la voiture déjà encombrée de  2 enfants.

Soyons lucide : ma maison n’est plus une annexe d’Ikéa. J’ai donc plus de 30 ans. Justement,  avantage concédé au plus de 30 ans, je bénéficie d’une superficie supérieure à 30m². Je n’ai plus donc à agencer l’inagençeable. Et puis, les meubles en carton plat à monter soi-même ne me font plus rêver, les notices bilingue franco-tchèques non plus.

Pourtant, je ne me pâme pas encore devant une réplique de bergère Louis XV, devant une bibliothèque en chêne mordoré cirée et encaustiquée.

Non, alors quels meubles pour nous les trentenaires ? Ce qui nous définit le mieux est à chercher du côté des brocantes au mieux ou des trottoirs dans mon cas.

Car vous me trouverez facilement si vous êtes au faîte des dates de passage des « encombrants », « monstres » ou « hétéroclites »  de votre ville.  Vous me verrez escalader un tas de ferrailles et de tables amputées et en retirer triomphante une chaise estropiée ou un chevet enfoncé, un escabeau sans barreau ou simplement un morceau indéfinissable de bois.

Des objets entre deux âges, tiens comme moi. Un objet à qui il faut donner une nouvelle vie sous peine de le voir broyé dans les bennes à ordures. Tiens comme nous.

Vous voyez ? Quel parallèle fascinant avec notre condition de trentenaire. Ces meubles qui ne sont ni jeunes ni tout à fait épuisés, ces tables qui peuvent resservir à qui l’on donne un coup de jeune. Ces patines que l’on décire pour faire renaître la pureté originelle. Ces pansements que l’on fabrique à ces chaises, ces vases que l’on recolle.

30 ans : dernier arrêt avant les magasins de répliques et de vieux jeunes meubles choisis pour durer toute une (fin de) vie.






Posté par alanis à 14:26 - Les mots d'alanis - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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